Histoires du terrain
Rien n’est simple en Haïti
Port-au-Prince, 14 avril 2011
Mon travail est de rapporter et d’expliquer ce que la Croix-Rouge fait en Haïti pour venir en aide aux victimes du tremblement de terre, grâce à vos dons. La Croix-Rouge, la plus grande organisation humanitaire de la planète, est engagée à faire preuve de transparence dans l’utilisation des dons versés et c’est précisément pour ça que je suis là. Ce que je trouve le plus difficile ce n’est pas de rapporter le nombre de personnes blessées que nous avons traitées, le nombre de victimes du choléra que nous avons soignées, le nombre de familles qui ont de nouveau un toit solide au dessus de leur tête pour faire face aux intempéries et accès à une toilettes et à de l’eau potable ou le fait que des communautés sont mieux préparées pout faire face aux désastres dans le futur, ce qui est difficile c’est d’expliquer à quel point c’est complexe d’intervenir en Haïti, surtout à des gens qui n’y ont jamais mis les pieds. La réalité c’est que rien n’est simple en Haïti.
Juste acheter quelque chose est un casse-tête pas possible. Je vous explique. En Haïti, tous les prix sont en dollars haïtiens et il faut huit dollars haïtiens pour un dollar américain mais les dollars haïtiens n’existent pas. Les devises utilisées en Haïti sont les dollars américains et les gourdes et il faut 40 gourdes pour un dollar américain. Toutefois, si vous payez en dollars US, on vous remet la monnaie en gourde. Or, je le rappelle, tous les prix sont en dollars haïtiens et je le souligne une deuxième fois, cette monnaie n’existe pas. Vous me suivez jusque là ? J’espère parce que c’est maintenant que ça se complique.
Disons que je veux acheter un avocat au marché, la vendeuse me demandera dix dollars. À chaque fois je sursaute, mais doit me rappeler qu’il s’agit de dollars haïtiens. Donc dix dollars haïtiens, ce qui est beaucoup plus cher que ce que les Haïtiens paieraient pour le même avocat mais disons que ça me va et que je suis contente de faire rouler l’économie. Donc, ça commence, je compte: 10$ haïtiens divisés par huit égal 1,25 $US. J’oubliais de préciser que l’on peut utiliser l’argent américain partout mais seulement les billets, pas la monnaie. Aussi, les billets ne doivent pas avoir de déchirure, même pas une toute petite de rien du tout, sinon les gens refusent le billet. Donc, disons que ce jour là, je n’ai pas de billets de un dollar dans les poches, ni de petites coupures en gourdes, je paye donc avec un billet de cinq dollars US. Donc cinq dollars US moins 1,25$US égal 3,75$US, multiplié par 40 ou 38 (taux de change en gourdes) selon l’humeur de la personne qui me vend l’avocat au sujet du taux de change du jour, ça fait 150 ou 142 gourdes de monnaie. Évidemment, les gens n’ont pas toujours la monnaie exacte alors on arrondit, théoriquement, il me reviendrait 150 ou 140 gourdes de monnaie. Mon avocat vient de me coûter 1,50$US donc, à peu près le même prix sinon plus cher que ce que ça me coûte à l’épicerie au Canada où on importe les avocats, mal de tête en plus après tous ces calculs.
Évidemment, l’exemple est simple, il ne s’agit que d’un seul avocat. Imaginez ce que ça représente quand il s’agit de dédouaner du matériel arrivé par bateau au port ou d’acheter des tonnes de matériaux pour reconstruire les dizaines de milliers de maison endommagées ou détruites pas le tremblement de terre. Les experts des finances et de la logistique de la Croix-Rouge ont l’immense responsabilité de s’assurer que l’argent donnée par les Canadiens est dépensée le plus intelligemment possible et que le plus d’argent possible se rende aux personnes qui ont besoin, tout ça dans un contexte tellement complexe et imprécis comme celui d’Haïti. Vraiment, rien n’est simple en Haïti.
« Le 12 janvier 2010, la terre a secoué violemment Haïti. J’étais dans la salle de nouvelles de Radio-Canada, à Montréal, quand j’ai lu les premières lignes du fils de presse à 16h53, dans le style télégraphique: EARTHQUAKE HAITI MAGNITUDE 7 USGS. Les heures, les jours et les semaines qui ont suivi ont été extrêmement forts en émotions, alors que je voyais à la télé, comme vous, les images de ce pays sous les décombres. J’ai alors pris une décision. Je ne voulais plus seulement rapporter les événements de l’extérieur, je voulais être sur place. J’ai alors entrepris un nouveau parcours comme déléguée de la Croix-Rouge. » – Sophie Chavanel, déléguée de la Croix-Rouge canadienne, Haïti
Sophie Chavanel est déléguée aux communications externes de la Croix-Rouge canadienne à Port-au-Prince, en Haïti. En août 2010, cette ex-journaliste s’est jointe à l’équipe de la Croix-Rouge en Haïti, où elle séjournera pendant 12 mois. Suivez ses activités dans son journal ci-dessous ou sur Twitter à http://twitter.com/SophieChavanel.



