Histoires du terrain
Bloc-notes sur Haïti : Sophie Chavanel
À la mémoire de Moïse Henri
Le 3 mars, 2011
La vie est si fragile et j'en ai eu un cruel rappel. Mon collègue et ami, Moïse Henri est mort à l'âge de 30 ans d'un accident vasculaire cérébral. Je n'arrive toujours pas à y croire. J'ai l'impression qu'à un moment où un autre, il va passer la tête dans l'entrebâillement de la porte pour me dire que tout ça n'était qu'une mauvaise blague. Je sais même ce qu'il aurait dit : « Tout ira bien, ma petite Sophie. » Il m'appelait toujours la petite.
Moïse avait le coeur sur la main. Il était toujours prêt à faire tout ce qu'il pouvait pour venir en aide à tout le monde. Je me rappelle après une tempête éclair en septembre dernier, nous nous sommes rendus dans un camp où la Croix-Rouge replaçait les tentes et les bâches de plastique pour les familles qui venaient de tout perdre encore une fois. Moïse a disparu tout d'un coup et je l'ai retrouvé plus tard en train d'aider des familles à monter leur tente.
Au cours des derniers mois, j'ai passé des heures et des heures en voiture avec Moïse à sillonner le pays. Il riait de moi quand nous prenions les raccourcis parce que ça me donnait mal au coeur. Il disait : «Accroche-toi la petite!» Combien d'heures nous avons passées coincés dans le trafic à parler de tout et de rien sans voir les temps filer. Nous nous lancions sur des délires qui nous donnaient des fous rires incontrôlables autant que nous avions des vraies bonnes conversations sur nos espoirs, nos ambitions, nos inquiétudes, nos rêves.
Moïse avait comme projet d'aller aux États-Unis. Il voulait étudier pour devenir architecte. Il travaillait tellement fort pour y parvenir tout en prenant soin de sa mère et de ses soeurs. Ce qui lui restait de son modeste salaire de chauffeur, il l économisait pour atteindre ce rêve qui ne se réalisera finalement jamais...
Moïse avait l'habitude de dire qu'il portait ce nom, car il était un homme chanceux. Lors du tremblement de terre, il se tenait près d'un édifice en béton qui s'est écroulé. Son ami l'a poussé, Moïse a survécu, son ami est mort sur le coup. Il disait qu'il était un homme chanceux, aujourd'hui, je crois plutôt que c'est moi qui ai eu de la chance de l'avoir eu dans ma vie.
En écrivant ces lignes, j'efface constamment et recommence. J'ai pourtant l'habitude d'écrire, c'est mon métier. Mais là, les mots ne me viennent pas. Rien ne me semble assez bon pour honorer sa mémoire et je m'en excuse.
Il me manque...
« Le 12 janvier 2010, la terre a secoué violemment Haïti. J’étais dans la salle de nouvelles de Radio-Canada, à Montréal, quand j’ai lu les premières lignes du fils de presse à 16h53, dans le style télégraphique: EARTHQUAKE HAITI MAGNITUDE 7 USGS. Les heures, les jours et les semaines qui ont suivi ont été extrêmement forts en émotions, alors que je voyais à la télé, comme vous, les images de ce pays sous les décombres. J’ai alors pris une décision. Je ne voulais plus seulement rapporter les événements de l’extérieur, je voulais être sur place. J’ai alors entrepris un nouveau parcours comme déléguée de la Croix-Rouge. » – Sophie Chavanel, déléguée de la Croix-Rouge canadienne, Haïti
Sophie Chavanel est déléguée aux communications externes de la Croix-Rouge canadienne à Port-au-Prince, en Haïti. En août 2010, cette ex-journaliste s’est jointe à l’équipe de la Croix-Rouge en Haïti, où elle séjournera pendant 12 mois. Suivez ses activités dans son journal ci-dessous ou sur Twitter à http://twitter.com/SophieChavanel.
